Celle qui disparaissait tous les matins…

La première fois que j’ai vu Chantal, je me suis dis que Goya en nom de famille ça lui irait bien et que j’allais me pendre avant la fin des trois semaines si elle me chantait le petit panda ! D’ailleurs j’ai été surprise lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle s’occupait plutôt des grands et pas des mater (maternelle, ndlr). “Brrrrrr les maters lol !”

Tu m’étonnes…
Plutôt jolie, petite, elle kiffe Desigual mais tout le monde le sait, trop de Desigual tue le Desigual.
Et puis vas-y que je t’accessoirise tout ça avec des colliers à grosses perles de toutes les couleurs, des broches plus « zarbis » les unes que les autres (j’ai renoncé à essayer d’identifier ce qu’elles représentaient), des bracelets des fleurs en feutrine ou en boutons ou en « jenesaispasquoi » de toutes les couleurs… Je vous jure, ça pique les yeux ! Elle a la voix douce, on dirait un chamallow qui parle. Vous savez ce que j’ai envie de faire aux chamallows ? 
Bref, Chantal n’a pas grand-chose pour me plaire à la base. Et pour couronner le tout, tous les matins elle se barre, aux alentours de 9h15, pendant près d’une heure, on ne sait où, en me laissant ses élèves avec leurs exercices de lecture analytique ou de grammaire ou piiiiiiiiiiiire d’histoire-géo !!
De temps en temps, Dominique, la « dirlotte », me donne un coup de main mais c’est compliqué car elle a trois tonnes de paperasse, du taff par-dessus la tête en direction (amis dirlos je vous salue bien bas parce que je ne sais pas comment vous tenez le coup ! Respect !). Il faut que je comprenne, normalement on est encore une de plus. Ça fait deux collègues en arrêt en même temps alors c’est compliqué forcément pour l’organisation. Heureusement que je suis là mais ça ne suffit pas en vrai. En fait Dominique est dirlotte sur les deux hôpitaux du coin mais c’est trop l’enfer de jongler sur les 15 bornes qui les séparent. Là c’est vous qui devez comprendre qu’il y a le centre-ville à traverser alors on ne compte pas en bornes mais en temps. Il faut compter facilement 1h à 1h30 selon le moment de la journée sinon franchement en 1/2h ça se fait. Alors, Dominique s’est arrangée avec sa décharge et ça arrange tout le monde. L’inspection de l’ASH, elle, ce qui lui importe c’est que le boulot soit fait. Ouf ! Ça fait du bien d’avoir des gens intelligents en face de soi et Dominique sait de quoi elle parle parce qu’avec l’administration … Bref pas besoin de me faire un dessin, hein ? « Non, non, ça va, je vois très bien ce que tu veux dire  ». Dominique gère les deux écoles depuis un seul site et sa décharge fait un temps complet sur l’autre. Pour l’instant, ça fonctionne nickel. Mais tout ça pour dire que la dirlotte, là, elle est pas toujours en classe, ben oui. Donc, quand l’autre se barre on ne sait où, ben je dois me débrouiller avec les 5, 6, 7 … élèves.
Chantal la glandouille ? Goya la feignasse ? Je ne vous ferai pas l’affront de vous la refaire celle-là.

Et ce matin, Chantal me propose de venir glander avec elle. Enfin, c’est ce que je crois en bonne vilaine « critiqueuse » que je suis. Mais j’avoue : ouf ! Je vais sortir de la grotte !

On entre dans le bureau des infirmières. Truc de fou, je n’aurais jamais imaginé faire un truc pareil. Elle se saisit d’un bloc-notes quadrillé rempli d’infos.
« Salut les filles, qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ? Il se sent comment Jules ?
– Oublie Jules ce matin, il a très mal dormi, il vaut mieux qu’il se repose. La petite du 301 se fait opérer à 11h30, tu peux l’emmener, on viendra la chercher à l’école, comme ça ça lui changera les idées et elle ne gambergera pas pendant ce temps-là, toute seule dans sa chambre : ses parents ne sont pas là car leurs employeurs ne leur ont pas accordé la journée pour l’opération de leur fille, enfoirés !
– Je vois que la 304 monte au bloc à 12h ? Pourquoi je ne la prends pas ?
– Nan, laisse, elle doit boire/prendre (NDLR : je ne me souviens pas des trucs techniques, vous pensez !) un truc tous les quarts-d’heure, ce serait trop contraignant pour vous et vous risquez de zapper une fois, ça craint.
– Ok, autre chose ?
– Non je crois que c’est tout. Vous pouvez y aller. »
Chantal m’attrape par le bras et me dit : « Let’s go ! ». Oh merde ! Pas Dora ! Pas Dora !
Toc toc toc …
« Bonjour, nous sommes les maîtresses de l’école. Tu t’appelles Simon, c’est ça ? Tu peux venir avec nous si tu le veux et si ta maman le veut aussi. Comme ça tu ne t’ennuieras pas.
– L’école ????????!!!!!!!!! à l’hôpital ????!!!!!
– Et oui.
Large sourire des deux feignasses qui ne va pas plus que ça emballer l’enfant et sa mère. C’est des barges l’éducation nationale ! Même à l’hosto ils nous emmerdent. Heu …
« Vous savez, si vous n’en avez pas envie, c’est pas grave pour aujourd’hui ou quelques jours, mais nous vous rappelons que la scolarité est obligatoire et que si votre enfant reste ici plusieurs jours et qu’il est suffisamment en forme, il peut et doit venir à l’école. »
Malheur, c’qu’on n’avait pas dit ! On eût dit que l’on était des sorcières, piiiire : des témoins de Jéhovah ! T’à l’heure elle nous sortait à coups de pompes, j’vous jure.

« Pas grave, on tente notre chance ailleurs » me dit ma feignasse-chamallow avec un clin d’œil.
J’avais l’impression d’être redevenue (oui, je suis une reconversion de plein de boulots ^_^ ) vendeuse en porte-à-porte, la loose.

Toc toc toc … Même laïus de début. Une scène à hurler de rire : le môme avec une tronche de six pieds de long et la mère qui arbore un laaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaarge sourire qui en dit long, genre : merci de me débarrasser de ce calvaire de gosse !
« Bonne idée ! Comme ça tu ne rateras rien » (« et surtout je ne t’entendrai plus chouiner pffff » Elle ne l’a pas dit hein, mais l’a pensé tellement fort qu’on l’a entendue !!).
Allez hop ! Un client de plus.
« Prépare-toi, on revient te chercher ».

Et nous revoilà reparties sur les routes, enfin dans les couloirs de l’hôpital.
Par ici c’est pas la peine, ils mettent les cas lourds, les chirurgies lourdes. Tant que les gosses sont là, ils sont trop fatigués. Nous on ne s’occupe de que ce secteur.
Pourquoi on a laissé ces chambres ? Elles sont occupées et les enfants ne sont pas prévus au bloc ?
« La scolarité n’est obligatoire qu’à partir de 6 ans, donc on laisse les plus petits. On propose quand même aux maters mais on n’insiste pas si les parents refusent, contrairement aux grands. Regarde : ils ont moins de 3 ans ces 5 là, alors on n’y va pas. » Ah ben feignasse un jour… J’déconne lol.

On a de la chance ! Ici pas de cancéreux, c’est dur les cancéreux. Non, ici c’est chirurgies, maladies et psy. Beaucoup de psy. Il faut que je comprenne, les gosses de cet hôpital ce sont surtout des psy, des TS, des boulimiques anorexiques. Mais ouf ! Pas de cancéreux, c’est dur les cancéreux. Elle me l’a déjà dit ? Oui.

La récolte a été moyenne. 10 chambres, 3 élèves, en plus des habitués. On fera mieux la prochaine fois.
« Demain, tu feras toute seule, tu te sens ? » Graaaaave ! (Ou pas. Mais chut! Moi aussi je veux être une warrior, un chamallow warrior, comme Chantal !).

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