Concert à la prison

Nous sommes toujours dans les années 90. Le service social a fait passer une note dans chaque cellule : Georges Moustaki donnera un concert à la prison dans 3 semaines. La salle utilisée pour ce type d’activités est la chapelle. On y assiste plutôt à la messe ou à des conférences, rarement à des concerts. C’est un événement, et les demandes affluent. L’administration pénitentiaire social submergé nous demande de faire un tri parmi nos élèves pour en éliminer certains dont le comportement justierait leur éviction. 

Il n’en est pas question ! D’une part, les détenus en classe ne posent jamais aucun problème, d’autre part, nous ne nous octroyons pas le droit de faire ce genre de tri. Il y a environ 150 places à la chapelle Elle se présente comme un petit amphithéâtre de fac, avec une scène en bas, et des gradins en bois pour les spectateurs. Au début du vingtième siècle, chaque détenu qui assistait à la messe était placé dans une boîte cubique d’ 1,20 mètre d’arrête, avec 2 trous au niveau des yeux. Ils ne devaient pas voir les autres. Pour les déplacements en groupe, ils étaient cagoulés. Les boîtes et les cagoules ont heureusement disparu ! 

Notre refus enregistré, l’administration a plusieurs critères de sélection à sa disposition : elle écarte les DPS (détenus particulièrement surveillés ), les interdits de communiquer, ceux qui ont à leur actif une tentative d’évasion, une agression sur un autre détenu ou sur un surveillant, ceux qui ont trop souvent des rapports d’incident. Ça en élimine déjà une bonne partie. Après, chaque chef de division a ses propres critères plus ou moins valables pour faire sa liste définitive. Durant la semaine précédant le concert, quelques uns de nos élèves se plaindront d’avoir été écartés sans motif. Malheureusement, nous ne pouvons rien faire. C’est une des frustrations de notre métier : nous sommes fonctionnaires comme les surveillants, mais nous sommes accueillis dans leur locaux et ne pouvons pas intervenir dans leurs décisions ni leur façon de traiter les détenus. Nous devons faire abstraction des injustices dont nous sommes témoins parfois (je dis bien parfois, je ne généralise pas ). On appelle ça le devoir de réserve. 

Le grand jour arrive. C’est un vendredi après-midi, ce qui permet aux collègues qui le souhaitent d’y assister. J’en fais partie. 

Georges Moustaki vient gratuitement, et sans publicité extérieure, c’est la condition pour ce type de manifestation.

13 heures 45, nous entrons en premier. Les surveillants sont sur les dents : 150 détenus dans une salle, pourvu qu’il n’y ait pas d’incident ! 

Un gradé dirige la manoeuvre : première division aux 4 premiers rangs, deuxième division derrière eux, troisième division au fond. Et on se tait tant que ça n’est pas commencé ! 

Les musiciens s’installent, Moustaki arrive dans un tonnerre d’applaudissements. 

Je me disais avant le spectacle, un concert de Moustaki, c’est bien, mais ça doit manquer de dynamisme ! Hé bien non, j’avais complètement tort. Les chansons s’enchaînent, les détenus se déchaînent, l’ambiance est extraordinaire ! Moment d’émotion quand Georges leur demande de chanter avec lui “ma liberté “. Certains sont en larmes. 

Et ça reprend de plus belle, les surveillants commencent à s’agiter car on a déjà une demi-heure de retard. Finalement, le métèque conclura ce beau moment 3 quarts d’heure après l’heure prévue. 

Nos élèves nous reparleront de cet après-midi avec délice, et moi, j’en garde un souvenir impérissable.

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