Fashion week en altitude – Calamity en classe de neige

de Alice Versal auteure de Réparatrice d’Ailes (Calamity en SEGPA)


Un hiver sur deux, les classes des grands CM1 et CM2 ont la chance de partir
loin de la mer.

Même si nos joyeux drilles n’ont pas toujours le pied marin, on se dit
que le pied montagnard ça ne doit pas être trop compliqué. Et puis soyons honnête,
mettre une combinaison de ski est certainement bien plus facile qu’enfiler une
combinaison néoprène à Chouchou. Parce que Chouchou, il n’est pas très agile de ses
dix doigts et malgré la couche de graisse réglementaire, rien ne glisse
réglementairement.
Alors Maîtresse prend les choses en mains : elle tire sur la partie inférieure,
elle remonte la partie supérieure. Elle se met derrière, elle se met devant, accroupie,
puis debout. On saute ensemble pour que les jambes glissent sans souplesse, on
transpire de concert pour permettre la lubrification du machin.

Dix minutes plus tard, essoufflée, suante et fière du résultat, je me recule de
quelques pas pour contempler le miracle : Chouchou et ses petits bourrelets non
disgracieux moulés dans une combinaison néoprène noire et jaune. Une véritable
petite guêpe ! Je ne suis pas peu fière, telle Christina Cordula devant son dernier
relooking ! Manifaïque !!! Mais voilà Chouchou qui susurre. On dirait Carlita qui chante
son dernier tube.


– Quoi Chouchou ? Tu essaies de me dire quelque chose ? Pas la peine de me
remercier, vraiment ! On a réussi en équipe.
– Nan c’est pas ça, mais on peut l’enlever ? Parce que j’ai envie de faire pipi. On
peut hein?
Je ne m’étendrai pas sur ma réponse polie mais négative, qui n’avait rien à voir
avec celle qui clignotait dans ma tête comme une vitrine de Noël sur les Champs
Elysées : Pisse dedans et fais pas suer !


Une combinaison de ski ? Trop facile. Pendant la réunion de préparation on a
bien rappelé aux parents des équipiers virils de l’équipée sauvage, qu’il faudrait revoir
l’enfilage de collant avant le grand départ et l’ajustement du masque, l’intérêt de
mettre un caleçon propre chaque jour, … des détails mais détails importants quand
même. Tout le monde était d’accord, donc on peut partir confiant.


Le jour J est arrivé, il est temps de monter dans le bus. Il faut compter les
passagers, à la montée, puis à l’intérieur et puis une autre fois parce que Zouzou avait
oublié son sac et a du redescendre, parce que Bichette préfère changer de place,
parce que Maman Terminator est montée changer de place à son rejeton, qui est
malade quand il est au-dessus des roues sauf que Terminator il est retourné devant
parce qu’avec son copain Grande bouche, ils ont décidé de faire une nuit blanche et
qu’à côté de Chouchou ça va être moins drôle.
Donc on recompte encore et encore ! Ok on est bon 64 ! Hummm J’ai comme un
doute. Je reprends le dossier. 63 ! Bon les copines, on s’est trompé, on recommence
ok ? 61, 62, 63, … 64. Crotte, ça insiste ! Bon les petits loups, vous levez tous la main,
et quand on vous appelle, vous baissez la main.. C’est compris ? Ouiiiiiiiiii, une vraie
approbation digne d’un vote au parti communiste chez Staline ! Terminator, Chouchou,
Bichette… tout le monde baisse le bras, donc 63. Non ? Quoi Maîtresse Blondinette ?
Tu viens de les recompter ? 64 ?
Bon je ne suis pas super forte en sciences mais sauf erreur la reproduction
spontanée ça n’existe pas, si ? Aux grands maux, les grands recomptages.
Tout le monde descend, allez zou en rang. Et là je vois le regard étonné
( j’essaie de me rassurer parce qu’en vrai le regard serait plutôt celui d’une dinde, le
jour de Thanksgiving, face à un pèlerin aviné et titubant ) du chauffeur de bus, qui se
dit qu’à ce rythme on arrivera à Gérardmer pour la fête des Jonquilles. 64 comiques
qui descendent, grrrr. Bon maintenant vous remontez quand je vous appelle. C’est
reparti Terminator, Chouchou, Bichette… Blondinette, tu recomptes à l’intérieur s’il te
plaît ?
63 !!! Personne n’étant mort entre les sièges 13 et 66, personne n’ayant disparu
dans une faille spatio temporelle entre les roues arrière et les roues avant, avec
Blondinette, on se regarde, on se sent que le truc part un peu de travers, alors que les
roues n’ont pas bougé d’un seul millimètre, quand j’entends une petite voix à
l’extérieur du bus :
– hihihihi c’était rigolo quand j’étais dans le bus. La directrice elle, elle rigolait
pas. Tu sais pourquoi elle rigolait pas, maman ? C’est bientôt qu’il part mon frère ?
Parce que j’ai faim maintenant.


Et en un instant le chauffeur, dans un sursaut de lucidité, ou seulement pour
m’éviter de longues années dans une tenue non ajustée et peu gracieuse, dans les tons
gris mur d’enceinte, prit la décision de fermer la porte du bus et de faire un
démarrage sur les chapeaux de roue qui me valut un atterrissage non contrôlé et dans
une position non réglementaire dans la coursive. On the road again.


Je vous épargnerai les 16 h de trajet, avec les arrêts divers et variés pour
manger, faire pipi, courir, vomir et éventuellement dormir. Et toujours cette légère
odeur entêtante d’une couche remplie qui aurait été oublié par les anciens passagers,
membres de l’EPADH « Les joyeux rossignols » en pèlerinage à Lourdes. Mais passons,
on finira bien par trouver la source.


La découverte de la montagne au petit matin, les pleurs d’émotion, les cris
d’excitation sont des bonheurs incommensurables, le plaisir indicible de la maîtresse
d’école. Ce pourquoi elle a passé des heures à monter un dossier en 12 000
exemplaires, passé des coups de fils pour tenter de faire baisser les prix, passé des
jours à compter les petits sous gagnés un par un par la vente d’objets moches mais
super pratiques.


Sur place, il faut répartir les chambrées. Heureusement avec Blondinette, on a
tout préparé avant. Les gaillards sont répartis selon leur pouvoir de nuisance et
parfois aussi par affinités, mais ça c’est plus rare. Et bizarrement malgré toutes nos
précautions, on sait qu’il y aura une « chambre Pinder », celle qui émoustille tout
enseignant, celle qui sera à l’origine des légendes que l’on se racontera le soir au coin
du feu, ou en salle des profs en sirotant une liqueur de mirabelles.
Et comme prévu dès le premier jour dans la « chambre Pinder », le fumet de la
couche des joyeux rossignols nous prend aux narines. Et comme dit l’autre en
regardant son couteau : Bizarre… bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre.
Fouille réglementaire, rien de bizarre. On se dit que l’odeur est peut être
corporelle. Alors les gars, à la douche ! D’ailleurs maîtresse et maîtresse Blondinette
vont y aller aussi. Ensemble, parce que pour d’obscures raisons de répartition elles
partagent une douche sur le palier, mais où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. A ce
qu’on est bien quand on est dans son bain, avec des copains !


Une fois savonnées, récurées, c’est la revue de détails, on vide les valises, on
s’organise et on évite les vocalises ( parce que les hurlements dans les chambres, si on
n’est pas dans son canapé, devant un film d’horreur, où une blonde se fait courser par
un mort vivant zombifié, c’est vite chiant ! ).
Retour dans la « chambre Pinder », pour une inspection plus poussée. Les 4
gaillards sont en pyjama : check, les valises rangées : check, douchés : che… hop arrêt
sur image. Hummm un détail cloche, n°1 cheveux mouillés et coiffés, n°2 cheveux
mouillés et coiffés comme ceux BB après un rendez vous dans un tas de foin, mais
sans le foin, n° 3 cheveux mouillés et coiffés, n°4 cheveux secs !!! Le voilà le détail qui
cloche. On se croirait dans une énigme de Mickey parade, l’odeur douteuse en plus.
– Dis donc n°4, tu t’es douché ?
Haussement d’épaules, demi sourire. On ne l’a fait pas à moi, le langage corporel c’est
ma deuxième langue, et surtout j’ai un odorat particulièrement développé. Je peux
repérer un vin chaud à 20 km. C’est vachement pratique quand on part en classe de
neige.
– Bon tu retournes sous l’eau, tu fais un shampoing et tu te savonnes. D’accord ?
Pas de réponse que je prends pour un oui. Il y a un vin chaud en approche, je n’ai
pas le temps à perdre. J’entends l’eau couler, pendant que j’aide n°2 à retrouver une
coiffure digne d’un Delon sortant de la piscine de Romy. Et voilà mon n°4 qui sort de la
salle de bains aussi sec que les biscuits de ma tante Denise, oubliés au fond de son
placard depuis Noël dernier.
Il est temps de passer à la sommation :
– Bon n°4 tu as deux secondes pour te déshabiller, 3 secondes pour te glisser
sous l’eau et 3 minutes pour ressortir propre.
Le phobique aquatique finira récuré et savonné contre son gré et le lendemain
on retrouvera la source de l’odeur, un sac plastique avec ses vêtements maculés d’une
matière connue de tous mais que la politesse m’évitera de nommer ici malgré ses
dénégations et ses accusations visant d’anciens locataires peu scrupuleux. Finalement
les joyeux rossignols n’étaient même pas les complices de cette sombre affaire.
Il est grand temps de rejoindre la grande salle, les animateurs nous ayant
annoncé prendre en charge la démonstration de l’habillage pour les activités sportives
hivernales. Avec Maîtresse Blondinette, on est ravie, on va pouvoir boire un.. euhh
profiter de cette leçon gratuite.
Les 63 joyeux drilles sont en pyjama, tout excités, assis sur leur chaise, enfin
en équilibre instable sur une demi fesse pour pouvoir jeter des yeux brillants dans
tous les sens. Quand tout à coup, la lumière s’éteint, un silence religieux s’installe, et
la porte de la salle s’ouvre sur … une grande brune en maillot de bains deux pièces,
suivie d’un Apollon en short de bain rouge portant un grand sac sur l’épaule, version
David Charvet dans Alerte à Gérardmer.


Avec maîtresse Blondinette on se regarde en se disant que finalement on va
attendre un peu pour le vin chaud, la leçon pourrait nous servir. En effet je ne suis
plus très sûre de savoir comment on enfile les gants de ski. Pendant que je compte les
tablettes de chocolat, Maîtresse blondinette vérifie le fuselage des cuisses, parce
que vérifier le matériel avant de partir en excursion c’est super important. On n’est
jamais trop prudent.
Résultat avec Maîtresse blondinette, on n’avait pas tout suivi, on n’était plus
sûres du tout d’avoir tout compris, mais le sauveteur n’a pas voulu recommencer la
démonstration, il fallait être plus attentives qu’il nous a dit. On lui a signifié que les
élèves en difficultés avaient parfois besoin de se faire répéter les consignes pour les
intégrer mais le gaillard a été catégorique. Il a refusé tout net de répéter la
manœuvre, ce qui lui vaudra un avertissement pour un sérieux manque en pédagogie
différenciée. Non mais !


Le lendemain matin, pendant le petit déjeuner, ( tout habillé, le fourbe ), il
répète les choses importantes : le masque, les gants, le bonnet, le baume à lèvres, la
crème solaire. Bref l’essentiel ! Agitation, précipitation, tout le monde file dans sa
chambre pour se préparer.
Avec Maîtresse Blondinette, on est prêtes les premières et telles deux
maquignons à la foire aux chevaux de la Motte Beuvron, on vérifie la descente de
l’escalier des bourrins pour valider l’équipement. Tout trotte comme sur des roulettes
jusqu’à ce que se présente Tournesol.
Tournesol il est au taquet dans son laboratoire, mais quand il en sort, on se dit
qu’il faudrait envisager d’intégrer une puce GPS sous sa crinière. Il se perd un peu et
nous perd souvent. Le voilà qui descend bon dernier, le bonnet sur la tête, le masque
sur les yeux, les lèvres et la peau blanches comme la cuisse d’une anglaise
quinquagénaire un soir de novembre. La doudoune est fermée sous le menton, et les
moufles sur les mains ( c’est l’avantage des moufles pour Tournesol, peu importe la
main, la moufle camoufle l’erreur.) On se dit que c’est gagné, on va pouvoir monter
dans la navette sans courir, sauf qu’il y a un détail qui ne colle pas, la mouche dans le
lait.


Quand on lui disait à David Charvet qu’il fallait être vigilant sur la répétition
des consignes…Ce matin il a bien tout expliqué à un détail près. On retire … son
pyjama et on met sa combinaison ! Tournesol, lui il applique les consignes à la lettre.
Alors Charvet ??? On fait moins le malin hein ??? Bon la navette, on va encore la
louper mais c’est pas grave. Peut être que Charvet nous refera la démonstration ce
soir. Wait and see.


Dès le deuxième jour on laisse les tenues de ski au vestiaire qui est aussi la
chaufferie, comme ça tout goutte, tout sèche tout chauffe. Revérification de la
tenue, ça se passe bien. Le seul qui nous pose souci c’est Benton, notre
accompagnateur. Pourquoi Benton me direz vous ? Un vieux souvenir de sa jeunesse,
lors d’études médicales, une belle histoire d’expérience d’intubation alcoolisée lors
d’une soirée pédagogique.


Bref voilà notre Benton qui erre en caleçon dans le vestiaire. Il ne retrouve pas
son pantalon de ski. On lui signifie quand même qu’on a 63 tenues à gérer alors si en
plus on doit accompagner les accompagnateurs, sa facture au bar d’altitude va
atteindre des sommets. Le temps presse, il court, remonte dans sa chambre,
redescend dans le vestiaire, file à la buanderie. Rien. Il reste bien un pantalon mais
pas de la bonne couleur ni surtout la bonne taille. Les petits le regardent s’affoler,
chercher, et sont aussi perplexes que lui. Encore un mystère de Mickey Parade à
résoudre.


Bon finalement on se dit qu’il est temps pour les skieurs de rejoindre leurs
moniteurs respectifs donc on récupère les skis et hop en route. Benton va finir par
trouver une solution. Pendant ce temps on remarque que Tournesol semble aussi à
l’aise avec des skis à la main qu’un manchot avec des baguettes chinoises.
Il s’arrête, les lâche, les reprend, les relâche. Bref on sent bien que la route va
être longue, alors Maîtresse Blondinette décide d’aller l’aider, et lui installe les skis
sur l’épaule, version Popeye aux remontées mécaniques. Et là notre Tournesol les skis
sur l’épaule, se retrouve le pantalon sur les chevilles. Drôle de coïncidence !
– Benton !!! On a ton pantalon !!!
Et oui Tournesol, il est comme cela, premier arrivé, premier servi !
Le soir, pendant la visite des chambrées, le cœur léger car aucune odeur
suspecte ne me monte aux narines, je remarque qu’un des coloc de la « chambre
Pinder » porte un joli caleçon mais il me semble bien, qu’il ressemble comme deux
flocons à celui qu’il portait la veille ( ou l’avant veille ).
– Dis donc Chouchou, maman t’a acheté un lot de caleçons identiques c’est
chouette. C’est plus facile pour les retrouver après les lessives.
– Non, j’en ai plein d’autres dans ma valise, mais je ne les mets pas.
Mince, ça sent le truc louche.
– Ah mais celui là tu ne l’aurais pas déjà porté avant ?
– Bah si mais celui là c’est mon caleçon porte-bonheur. Je l’adore, je le mets
tous les jours, comme ça je suis sûr de ne pas tomber au ski.


Un caleçon porte-bonheur, c’est quand même vachement plus simple à trouver
qu’un trèfle à quatre feuilles, plus vegan friendly qu’une patte de lapin attachée à la
ceinture et plus facile à porter sur des skis qu’un fer à cheval mais un caleçon porte-bonheur ne craint pas l’eau ! La Mère Denis doit se retourner dans son lavoir.

A suivre: La clinique de la forêt noire.

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