Il arrive que les choses soient très compliquées…

Le pire du pire. Il y a une dizaine d’années. J’étais professeur d’arts appliqués en lycée professionnel classé violence et je reprenais le travail après deux ans d’absence pour me soigner d’un cancer. La reprise a été rude. J’ai comme il se doit et par solidarité, hérité d’une classe (entre autres) trop difficile pour que mon collègue les suive deux années consécutives. Pour lui comme pour moi, l’horreur innommable. Une classe de Bac Pro comptables (cette formation n’existe plus). 35 élèves dont quelques caïds de cité en huitième heure de cours. Pour bien faire huit heures d’enseignement général, donc huit heures de cours non dédoublées consécutives à 35 !!!

L’enfer, autant pour les élèves que pour les profs. L’année passe tant bien que mal. Les quelques filles ont souffert autant que moi. Dont une certaine Myriam, qui voulait réussir, se défendait contre les garçons et faisait preuve d’une agressivité sans pareille qu’elle ne pouvait doser avec le prof. On est pédagogue, on comprend, on veut que l’élève réussisse coûte que coûte, on met de l’eau dans son vin, et on fait avec.

L’année suivante je n’ai plus cette classe, mais un jour cette élève avec laquelle les relations avaient été toujours très tendues me salue de son plus beau sourire et me dit : “Bonjour madame”; je lui renvoie son salut ! J’étais très très étonnée, ce “bonjour madame” me semblait très très bizarre ! Effectivement une semaine plus tard, alerte disparition inquiétante tout azimut, presse, TV, facebook. Je n’enseignais plus dans cette classe, et les élèves en stage ont été convoqués par la police au lycée puis conduits au commissariat et interrogés les uns après les autres. Puis ce fut le tour des professeurs qui devaient justifier de leur emploi du temps. Cela a duré une semaine.

Le vendredi soir suivant, la police m’appelle chez moi, en mettant les petits plats dans les grands et me demande si je voulais bien venir d’urgence au commissariat le samedi matin. Je m’y rends et suis prise avant la collègue qui attendait son tour. Je ne sais pas pourquoi on me convoque. Et puis on me demande ce que je pense “moi” de cette disparition, si cette jeune fille pourrait avoir des tendances suicidaires etc…On n’a toujours pas retrouvé le corps… On me dit aussi que les élèves (finalement ils m’aimaient bien) avaient parlé de moi à la police et que c’est pour cette raison qu’ils souhaitaient s’entretenir avec moi. Ce n’était pas un interrogatoire. J’ai dit ce que j’avais à dire, que cette élève n’avait aucune tendance suicidaire, qu’elle était une battante et voulait absolument s’en sortir et qu’elle y arrivait.

Le grand chef, très courtois, me raccompagne à l’ascenseur, me porte mon sac (!) et me dit :

votre métier est plus difficile que le nôtre, parce que nous on a la répression!

Je me souviendrai toute ma vie de cette remarque qui finalement m’avait fait du bien ! Le samedi ou le dimanche matin, dans le journal local, un communiqué de la police indiquait que le corps de Myriam avait été retrouvé, entièrement nu dans un des bras du Rhin du côté allemand (j’habite à trois kilomètres de la frontière près de ce Rhin)… et qu’il s’agissait vraisemblablement d’un suicide. Ils avaient déjà retrouvé le corps lorsqu’ils m’ont convoquée ! Nous ne le savions pas. Aucun d’entre nous n’a jamais cru à cette version de l’enquête. D’autant que l’un de nos collègues, professeur de navigation fluviale et ancien capitaine de la gendarmerie fluviale, nous a expliqué, pour avoir sorti de l’eau des centaines de cadavres, qu’une personne qui se suicide ne se déshabille jamais. Ce collègue a choisi l’enseignement après une carrière dans la gendarmerie, parce qu’il s’est vu totalement indifférent devant le désespoir de deux parents découvrant le corps de leur enfant noyée, et qui voulaient aussi se jeter à l’eau.

C’était il y a une dizaine d’années ! Aujourd’hui je suis professeur documentaliste dans un collège. Cette “anecdote” a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. C’est le cas de le dire. “Ainsi va la vie, ceux qui restent ont toujours raison ! Ainsi va la mort, les absents ont toujours tort !” Nous ne connaîtrons jamais la vérité. Voici une des petites histoires de ma besace de prof. Un métier que j’aime par-dessus tout ainsi que mes élèves, mais difficile à vivre et qui vous use jusqu’à la corde…

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