La clinique de la forêt noire – Calamity en classe de neige

de Alice Versal auteure de Réparatrice d’ailes (Calamity en SEGPA)

Le jour du départ, est toujours une journée un peu spéciale. Les élèves viennent
en classe et n’attendent qu’une chose, l’heure du départ. C’est un peu la seule journée
de l’année où le taux de présence atteint des résultats d’élections dignes de la Corée
du Nord.


Mais ce matin, on est à la recherche du Soldat Rayan. Un appel de la caserne
nous apprendra qu’il a eu une petite nuit, et que le sergent major a décidé de le garder
jusqu’au moment du départ. On comprend, on préfère le repos à la maison à
l’excitation sur le terrain d’exercices.


L’œil rivé sur l’horloge, bizarrement les bidasses viennent de comprendre le
fonctionnement de la petite et de la grande aiguille en une journée. Ils savent
compter les heures et les minutes qui les séparent du départ, alors que pendant des
jours, lire l’heure sur un support cartonné agrémenté d’une belle attache parisienne
dorée était aussi intéressant qu’une partie de dominos un dimanche après midi chez
Tata Denise.


Enfin c’est la délivrance, il est temps de rejoindre le parking et le soldat Rayan
qui nous attend près du bus entre Pôpa et Môman. Allez on compte, on rentre les
valises, on rentre les gosses, on rit, on pleure. Un départ en classe de neige sur un
parking où on serre les dents quand le papa de Terminator nous souhaite de bonnes
vacances et où on serre une partie plus ronde quand Môman du Soldat Rayan nous
annonce qu’il a un peu vomi en fait cette nuit, mais il paraît que c’est le stress.
Rassurons-nous. All is ok.


Nos bidasses sont aussi excités qu’un groupe de Bavarois un jour de soldes chez
Helmut, vendeur de lederhose, fabuleuses culottes de peau en gros. Alors comme tout
enseignant qui se respecte, on se dit qu’un peu de culture devrait faire prendre un peu
de hauteur à nos gaillards. En gros on va leur mettre un film pour tenter de protéger
les dernières cellules ciliées encore intactes de nos oreilles.


Et puis surtout on a remarqué une légère crispation de la mâchoire de notre
chauffeur, une sorte de tic nerveux qui semble s’aggraver avec les kilomètres, ce que
l’on ne comprend pas vraiment. Qui pourrait trouver agaçant 63 sources infinies de
décibels dans un espace réduit et fermé ? C’est une véritable expérience humaine que
l’on ne peut oublier. Quel rustre ! Mais il semble ouvert à notre idée de passer un chef
d’œuvre du 7ème art appelé « Back to the future » autrement dit « Retour vers le
futur ». Sauf que son co-pilote, décidément aussi fermé à la culture qu’un douanier à
la culture d’herbes aromatiques, met son veto et nous indique que seuls les CD
présents dans le bus et reconnus comme autorisés par une sombre autorité
administrative pourront être visionnés. Soit, ne chipotons pas. Nous allons
certainement trouver notre bonheur.


Le choix est facile, 4 titres seulement. Le cercle rouge, hummm intéressant
mais quand on pense que pour nos zozos Kev Adams est le chantre du bon goût, on
hésite. Le cuirassé Potemkine, ouhhhh on monte en gamme mais on est loin de Fast and
Furious. Soyons fous, continuons notre inventaire. Le silence des agneaux. Euhhh
sérieusement ? Bien allez on croise les doigts.
Voilà peut être notre dernière chance : « Les caprices d’un fleuve », film en
costume de Bernard Giraudeau. Fantastique ! On sent la grande épopée historique
africaine pendant la Révolution Française, de la cult… Arghhh voilà 5 minutes que le
film a débuté, et voilà notre Nanard sous les voiles de la moustiquaire, qui semble
vérifier un point d’anatomie de sa partenaire qui lui aurait échappé lors du casting.
Bon on va croiser les doigts pour que la vérification terminée, il se remette
très vite à suivre le scénario sans dérapage incontrôlé.
Bon clairement Nanard a confié à Gérard le mécano, le casting, parce qu’il
semble vouloir enchaîner les vérifications autant visio que manuelles de la carlingue
des diverses actrices présentes sur le plateau. Il est grand temps d’intervenir et de
rendre au co-pilote son chef d’œuvre pour remettre notre documentaire scientifique
sur les déplacements spatio temporels… Naméo !


Le film aura l’effet voulu, un calme relatif jusqu’aux hurlements de joie de
Zizou. A l’horizon il a repéré des lumières, un construction légèrement arrondie, des
voitures arrêtées au pied de ce chef d’œuvre architectural. Il en est sûr, on y est !!!!
– On est où, crient les autres membres de l’équipe.
– C’est le stade de France les gars !
– Zizou descend de la Delorean ! On n’est pas au stade de France c’est le péage
de Saint Arnoult !
Déception, soupirs et retour au calme.. On n’est pas arrivé. D’ailleurs le
chauffeur a décidé de s’arrêter. Ça sera la dernière chance d’aller vider sa vessie
dans un environnement calme et non balancé par les mouvements de la route, parce
que les toilettes du bus c’est quand même un peu l’aventure en zone humide à chaque
fois.
Malgré nos conseils avisés aux membres virils de l’équipe, nombre d’entre eux
s’évertuent à vouloir viser l’orifice pourtant bien surdimensionné par rapport à leur
outillage, mais doivent souffrir du syndrome du tuyau percé puisque tout le liquide
arrose copieusement la cuvette au lieu de l’éviter. Enfin une fois chacun et chacune
ayant satisfait ses besoins, la troupe rejoint en ligne serrée le bus.
Et comme d’habitude on compte et on recompte… 61 , 62 et le numéro
complémentaire 63. Fermeture des portes, ceintures attachées, go ! Le chauffeur
amorce un démarrage lent et prudent parce que le coup de l’étalage dans la coursive,
une fois c’est déjà pas mal, deux ça serait déjà du harcèlement. Mais des rires fusent
dans le fond du bus, puis des cris. Le chauffeur ralentit doucement ( riche idée ). Que
se passe-t-il ?
– Maîtresse !!! Il y a Maîtresse Blondinette qui court derrière nous ! On dirait
qu’elle crie !


Ce jour sera le point de départ d’un nouveau mode de comptage. Maîtresse Directrice, Maîtresse Blondinette, copine Poulette, … Et le début de la passion de Maîtresse Blondinette pour la course à pied.


Enfin après quelques heures euhh minutes de sommeil, nous arrivons dans notre
centre, comme d’habitude, répartition chambrées, valises, douches, repas.. et notre
soldat Rayan vient nous tirer sur la combinaison. Son compagnon de chambrée aurait
des faiblesses.
– Des faiblesses ? Tu nous expliques .
– Ben il est dans son lit et je crois qu’il a vomi les spaghettis mais c’est bizarre.
Pour l’instant rien de bizarre, il a mangé des spaghettis bolo à midi ( la gastronomie
montagnarde est pleine de surprise ), il a vomi des spaghetti. Allons vérifier !
Le coloc semble faible en effet, au pied du lit un beau tas de sauce bolo, et
dans les mains tenues comme le saint sacrement, les spaghettis. Notre coloc aurait-il
des accointances avec le bovin et ses estomacs surnuméraires ou alors une tuyauterie
permettant le tri des déchets ? Encore un mystère de la science qui ne sera pas
résolu.
Mais les faiblesses ne s’arrêtent pas, en quelques heures cinq nouveaux chatons
semblent atteints du même mal. Hummm seraient-ils tous atteints du stress du soldat
Rayan ? Changement de paradigme.
Et si le soldat Rayan était le patient zéro d’une sympathique épidémie ? Le
doute va vite devenir une certitude et la BIV va rentrer en action.
La BIV c’est la Brigade d’Intervention Vomito. Ses membres sont recrutés sur
des critères nombreux comme la résistance aux odeurs, la rapidité d’action, la
maîtrise des gestes barrière, et la patience d’une nurse anglaise confrontée aux
égarements du Prince Harry lors de ses soirées étudiantes.
Les recruteurs du FBI ont fondé leurs tests sur les préceptes de la BIV. C’est
un signe.


Chaque demi journée cinq nouveaux soldats tombent au front. On reconnaît les
signes précurseurs, le teint verdâtre, le coup de mou sur les skis, les hauts de cœur
en présence du munster de Gisèle, la reine du munster fermier et odorant.
Et chaque demi journées cinq nouveaux soldats se relèvent et sont prêts à
repartir au front.
Ce matin c’est le soldat Zizou, qui après une mauvaise nuit où il a lâchement vidé
son estomac sur le lit de son voisin du dessous ( qui n’a rien vu rien senti rien entendu
pendant que deux membres de la BIV lui changeaient les draps sans le sortir du lit,
des cadors je vous dis ) se dit qu’il va mieux et décide de se lever pour aller déjeuner.
Mais d’un coup il panique, il crie ! Il a perdu la vue, il se cogne aux murs !
– Maîtresse, je ne vois plus rien!! C’est grave !! j’ai peur maîtresse !
Maîtresse, encore en pyjama, le cheveu en bataille, accompagnée de Benton, le
regarde, bon pas trop longtemps quand même, parce qu’on dirait une mouche qui se
cogne, fatalement attirée par la vitre, vitre pourtant ouverte ( que c’est con une
mouche quand même ). Et lui dit tout doucement :
– Ne t’inquiète pas, on va juste nettoyer tes lunettes, je crois qu’il reste un peu
de vomi dessus.
– Non, Benton, on ne rit pas, attends qu’il soit descendu s’il te plaît.


Aujourd’hui c’est activité raquettes, les soldats sont solides et l’épidémie de
gastro galopante ne les laisse pas longtemps alités, alors on prend le matériel et c’est
parti pour une balade vers les cimes enneigées en file indienne sous la houlette de
quelques solides gaillards locaux. Les sapins défilent et les petits s’égayent. Arrivés
au point culminant de la balade, il est temps de se requinquer. On sort les goûters, la
grenadine, tout ce petit monde est heureux et maîtresse enfin détendue.
Le chef de groupe, s’approche et :
– Dites ça n’a pas l’air facile, hein ? Vous êtes toute blanche. Fatiguée ?
Ce garçon, en plus d’être perspicace a le sens du compliment, et n’a pas repéré
sous le bonnet les reflets roux de la chevelure de maîtresse, d’où le teint pâle d’une
celte perdue au pays des rudes montagnards. La seule partie de mon visage qui prend
des couleurs sans se concerter avec le reste de la surface est mon nez. Ce qui vaudra
à une de mes connaissances de me poser régulièrement la même question qui ne fait
rire qu’elle et éventuellement tous ceux qui l’entendent : Ton nez est encore parti en
vacances tout seul ?


Donc mon teint pâle n’a rien à voir avec les nuits agitées et vomitives. Pourtant
cette nuit en plus des réveils au son des blurps et des beurkkkk il a vomi !, j’ai eu la
chance de vivre une aventure digne d’un conte de fée cauchemardesque.
Chaudement installée dans mon petit lit, je dors du sommeil rudement mérité
comme tout membre de la BIV qui n’est pas de permanence. Et là sans aucun signe
précurseur je sens mes draps bouger doucement, un pied léger mais froid venir se
coller contre mon mollet.
Je pose ma main sur le côté, pas de doute, il y a un passager clandestin.
Visiblement ça n’est pas Bernard Giraudeau, car il ne manifeste aucune envie de
vérifier mes mensurations et si c’est lui, dans ce cas c’est limite vexant. Finalement
ma main sur le visage du clandestin aurait pour effet de faire prendre conscience à
Chouchou que son lit à lui n’est pas garni d’habitude et qu’une fuite rapide et discrète
sera le meilleur moyen d’éviter la gêne du lendemain matin, quand on ne se rappelle
plus vraiment avec qui on est rentré… de la salle de bains.


Toujours est-il que le chef raquettes semble avoir pitié de maîtresse et lui tend
la petite thermos.
– Allez faîtes comme les petits buvez un coup, ça ira mieux.
Il a bien raison, je meurs de soif, il fait froid, mais j’ai soif. La montée en
raquettes c’est une vraie aventure, ça donne une sacrée soif. Alors comme un chameau
qui viendrait de traverser le désert, avec sur le dos une armée de touaregs, je prends
la bouteille à deux mains et décide de vider d’un trait la petite thermos.
Mais le voilà qui se met à beugler, il tend le bras pour m’arrêter, mais trop
tard… Je viens de m’enfiler un paquet de centilitres de génépy maison, au goulot, cul
sec.


J’avais soif, il ne fait plus froid, je n’ai plus soif, la descente s’annonce rigolote.
J’ai chaud et je n’ai plus soif… et je ne suis plus blanche du tout mais qu’est ce que j’ai
chaud !

A suivre : La mort des saucisses.

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