La mort des saucisses – Calamity en classe de neige

de Alice Versal auteure de Réparatrice d’ailes (Calamity en SEGPA)


Ce qu’il y a de bien avec les classes de neige c’est que je pars avec Maîtresse
Blondinette et Copine Poulette, alors forcément ça aide à garder un moral d’acier et
une santé de fer ( et le tout sans manger d’épinards, c’est quand même la classe ).
Mais n’est pas Robocop qui veut. Et ce matin là, la balade autour du centre nous
permet de découvrir la faune et la flore locales. Les chouchous sont contents, le
visage rougeaud, le nez vermillon, ils écoutent avec attention les explications de
l’animateur, devant le grand panneau au pied des pistes.


Moi je fais la sécu, version videur boîte de nuit, les mains croisées dans le dos
et les pieds ouverts. Personne ne doit approcher la jolie plaque de verglas au pied du
panneau, certains ont essayé ils ont eu des problèmes, comme disait l’autre. Mais
l’animateur anime vraiment bien, au point que subjuguée par son discours ( ou peut
être le vague souvenir de sa démonstration en maillot de bain du début du séjour ), je
commence à me détendre, et je profite du moment.
Je sens même au loin le doux fumet du repas du soir qui mijote depuis le début
de l’après midi. Et justement voilà le cuisinier qui sort tout joyeux de sa cuisine pour
nous crier : « A table ! ».
Les petits sont ravis se précipitent, et moi aussi. Enfin avec un style bien
particulier, le style Calamity Maîtresse.
Je vous rappelle la position 1, « videur boîte de nuit », puis passage position 2,
celle du flamand rose unijambiste ( en gros les deux pattes en l’air et le postérieur qui
prouve de manière non subtile les lois de l’attraction terrestre ), pour finir en
position 3 part de flan étalée sur la moquette du salon. Les juges lèvent leurs
cartons : 10/10/9. Et moi j’essaie de relever ce qui me reste de dignité.
Car ce soir c’est la boum et il va falloir assurer.


La gastro nous a laissé un peu de répit. La BIV a pu réduire ses interventions.
Dès les premiers symptômes ( on remercie le patient zéro qui avait pris sa carte
d’embarquement malgré la nuit agitée précédant le grand départ ), la Brigade
d’Intervention Vomito avait pris le relais, chantant sa petite chanson du soir en
distribuant les petits sacs blancs : « Vomissez bien, vomissez contents mais surtout
vomissez dedans ! » . Et ce soir pour le grand soir, il ne reste qu’une seule malade,
mais elle n’est pas bien vaillante la minette, alors on décide d’appeler le doc qui a
l’habitude de me voir traîner dans son cabinet avec des petits tout verts et des sacs
poubelle.


C’est pas courant de traîner partout des sacs poubelle et des gamins qui virent
au vert derrière soi. Donc on avait fini par lier des relations particulières.
Il s’intéressait à mon organisme particulier qui avait l’air de tenir à distance, les
miasmes et les microbes, mais pas les hématomes ou les tas de fumier. Je devenais
petit à petit un cas d’étude scientifique. Et ce soir, un autre cas nous préoccupe.
Un autre élève vient de développer de nouveaux symptômes. Ses coloc sont
venus me chercher dans ma chambre un peu en panique. Le gaillard, est assis sur son
lit mais ne parle pas. Alors que c’est l’agitation partout ! Pour la boum de ce soir, les
paillettes, le gel et le sent-bon se répandent dans les coursives. On se croirait dans un
cabaret low cost au milieu des effluves bon marché des stars de la soirée.
– Bon les gars, je finis de m’habiller et j’arrive.
Pour la circonstance, j’ai moi aussi revêtu la robe à paillettes et les collants à
trous, pendant que le gars Benton cherche un collant opaque dans ma valise, parce qu’il
a bien son uniforme de reine des neiges mais il a la gambette un peu trop poilue pour
pêcho ce soir.
Il a déjà calé deux paires de chaussettes dans un de mes attributs pigeonnants
qu’il porte fièrement pour l’occasion. Entre princesses on s’entraide.


Dans la chambre du malade effectivement il y a un problème, le petit gars est
debout au milieu de la chambre, hagard, en pyjama. Son pyjama est très chouette mais
pour la boum, ça va manquer sacrément de standing. Et surtout après vérification, il a
le front aussi bouillant que la fesse d’un Danois sortant du sauna.
D’un coup le voilà assis sur son lit, caressant le matelas avec un gant de
toilettes, toujours aussi bavard que Bernardo, le pote de Zorro. Pas le cheval hein ?
Non le gars, au chapeau !
Bon au moins le doc ne va pas se déplacer pour rien. D’ailleurs voilà notre
homme, qui a déjà vu et remis presque sur pieds notre demoiselle. Mais devant notre
nouveau cas, l’homme de sciences semble lui aussi muet d’un coup. Ou alors il est
subjugué par mes résilles tellement mises en valeur par mes chaussures de montagne
gracieuses et féminines qui me font ressembler à la Mère Bodin à la sortie du
Macumba à 5 h du matin.


Il tente de discuter lui aussi avec Bernardo, mais celui-ci n’a même pas la
délicatesse de le regarder, je sens que le gars se vexe, s’agace.
Visiblement n’est pas Docteur House qui veut et moi je subodore que je vais
louper la première danse. Le dialogue de muets commence à s’éterniser quand d’un
coup le doc se lève, et revient vers moi, sourire aux lèvres :
– Dîtes, vous auriez pu m’inviter à la boum l’autre jour, pas la peine de me
monter ce bateau ce soir ?
Hummm alors je ne comprends pas, j’ai un gars complètement dans les vaps,
fiévreux et voilà que l’autre veut remplir mon carnet de bal.
– Pardon ? Je crois qu’il y a méprise. On pourrait revenir à nos microbes ?
– Alors votre petit bonhomme est fiévreux, des ganglions, rien de grave. Il va
juste falloir attendre qu’il se réveille.
Qu’il se réveille ? Non mais il a picolé ou quoi ? L’autre est toujours en train de
nous faire le nettoyage à sec de son lit, et Don Juan nous parle d’attendre le réveil ! Il
a quand même une façon bien à lui de pratiquer la médecine.
– Il est juste somnambule, ne vous inquiétez pas. On va le laisser se réveiller
tranquillement.
Un appel à la famille nous confirmera que le doc n’avait pas un goût immodéré
pour le Génépy en dehors des heures de bureau, et les parents :
– Ah oui, il est somnambule.. On ne l’avait pas noté sur la fiche ? Ah zut, c’était
important de le noter ?
Bah oui c’était important ! Parce que ce matin là on avait appris l’hospitalisation
grave d’un enfant de la station pour une méningite, et que le somnambulisme n’était
pas notre première idée pour le coup. Mais ça on ne leur dira pas, parce que
finalement c’est chouette le somnambulisme, ça fait danser les docteurs dans les
boums !


Le lendemain c’est le départ, on ne s’étendra pas sur le rangement des
chambrées, les valises qui ne ferment pas, les fermetures éclairs des sacs qui font de
la résistance, les slips et autres chaussettes n’appartenant à personne…
Une dernière purée saucisses avant de quitter nos chères montagnes.
– Hé Terminator, mollo sur la purée saucisses, on va rouler tout à l’heure.
– Non Zinzin, tu ne fais pas de réserves non plus, on aura un pique nique dans le bus.
Allez on monte dans le bus, 1, 2, 3…61, 62,63. Super tout le monde y est, les
valises sont dans les soutes. Fantastique !
Premiers virages, voilà Terminator qui sent les premières bouchées de saucisses
qui remontent… perdu, pas dans le sac. Bon on a un pantalon dans le sac à dos. Zut
encore des virages, re perdu, toujours pas dans le sac. Alors on retire pantalon
numéro 2 et on met une couverture polaire sur les cuisses.
Le chauffeur ne peut pas s’arrêter. Zut et flûte, encore des virages. Re
reperdu… encore à côté du sac. Décidément la saucisse est joueuse. Bon un parking de
garage, pendant que Copine Poulette fouille les soutes à la recherche d’un nouveau
pantalon, étanche et non recouvert de bouts de saucisses prémâchés, Maîtresse
Blondinette tente de refaire une beauté au siège qui lui n’est plus étanche.
Et je me dirige vers le garage, en me disant que des gars qui bossent dans le
cambouis pourraient peut être nous aider en nous offrant un peu de papier absorbant.


Et là on change d’ambiance, lumière tamisée à l’entrée, long couloir sombre, des
bruits métalliques et de chaînes comme étouffés, je bascule en quelques secondes
dans un polar, où l’héroïne, un peu gourde se jette dans la gueule du loup et se
retrouve les tripes à l’air devant un vieil inspecteur un peu cabossé par la vie, et qui en
a déjà trop vu dans sa carrière. Et j’imagine le légiste, une main sous le menton :
– En tout cas, une chose est sûre, ce midi, elle avait mangé de la saucisse purée !
– Élémentaire mon cher Watson !
Et là subitement comme chantait l’autre, apparaît 1m 80, des biceps plein les
manches !
– Elle veut quoi la p’tite dame ?
Je peux lui dire que je ne veux pas mourir déjà, que franchement la purée qui va
couler sur le sol de son garage, ça va tout saloper le revêtement, que je sens déjà le
vomi à plein nez et surtout que je ne suis absolument pas photogénique et que les
photos de mon corps blême, limite verdâtre dans les salles de réunion de la PJ locale
seraient du plus mauvais effet pour la digestion et le repos nocturne des forces de
l’ordre.


Finalement j’arriverai tout juste à articuler : du papapapier ? Je le remercie
avant de partir en courant comme une miraculée qui vient de sortir de la grotte de
Lourdes en laissant son fauteuil à la consigne, mon rouleau de papier sous le bras.
Heureusement que le rouleau était bien gros parce que Zinzin s’est mis en tête
de sortir de son sac deux tranches de pain tartinées de purée et entre lesquelles
gigotaient deux saucisses pas encore complètement figées par les températures
extérieures. Et on se demande ou pas quand est-ce qu’il s’est préparé ce pique nique
de la mort qui tue ? Ben en fait non je crois que je ne veux pas le savoir. Roule
chauffeur..

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.