Marcel

Ce matin d’hiver, il pleut.

L’autoroute est encore plus bouchée que d’habitude, je vais peut-être arriver en retard ! Et je n’aime pas ça, car mes élèves vont être enfermés en salle d’attente, à 15 dans une cellule du rez-de-chaussée. 8h20, j’arrive quand-même à temps, je trouve une place rapidement et je franchis les contrôles aussi vite que possible. Malgré ma bonne volonté, j’arrive en deuxième division trop tard, les surveillants ont commencé la mise en place des promenades. Il y en a pour une demi-heure. Je connais bien le surveillant du rez-de-chaussée, il est sympa, on va peut-être pouvoir s’arranger. Je n’ai même pas besoin de le lui demander, il ouvre la cellule d’attente et la porte du petit couloir qui mène aux 2 salles de classe, après une franche poignée de mains. “Allez,  les gars,  on y va !  “.

Je suis soulagé, pour mes élèves et pour moi, car il m’est déjà arrivé d’être obligé d’attendre la fin des mouvements, debout contre le mur.
Petite discussion sur l’actualité et les résultats sportifs du week-end, et le cours peut commencer. J’aime bien ce groupe, on travaille dans la bonne humeur. Ce sont des condamnés qui ont déjà quelques années de “placard”, comme ils disent, derrière eux. Parmi eux,  Marcel est primaire (première incarcération). Je me rends compte qu’il n’est pas en grande forme. A 10 heures, pause cigarette dans le couloir. David, le codétenu de Marcel reste dans la salle et me dit : “Il pleure tous les soirs, je n’arrive pas à le calmer”.

Marcel n’est pas un délinquant comme les autres, qui ont choisi un mode de vie dont la prison fait partie intégrante. Il travaillait comme laveur de carreaux sur les tours de la Défense. Et pour arrondir ses fins de mois, il assurait  de temps en temps la sécurité pour les spectacles à la halle de la porte de Pantin (le Zénith n’existait pas encore). Une bagarre générale a eu lieu à la fin d’un concert. Pris de panique, il avait fait usage de l’arme qu’il n’aurait pas dû avoir en sa possession, et avait tué un des émeutiers. 12 ans ferme. Nous reprenons, et à la fin du cours, je demande au surveillant l’autorisation du garder Marcel quelques minutes.

Pas de problème. Nous discutons,  et je prends son numéro de téléphone pour appeler sa femme. Il retourne en cellule, un peu rassuré. Moi je vais retrouver mes collègues au mess. Après le repas, j’aperçois le psy, j’en profite pour lui parler de mon élève. Il le convoquera l’après-midi même. Le soir, à la maison, j’appelle madame Marcel. Elle me remercie et me promet d’aller au parloir plus souvent, malgré ses horaires de travail, et de lui écrire tous les jours.

La semaine suivante, Marcel va mieux. A la pause, il vient me voir et me demande : “Tu aimes Johnny Hallyday ? ” Je réponds positivement. “Il passe en ce moment à la porte de Pantin. Appelle ma femme, et vas-y quand tu veux. Elle contactera les copains du service d’ordre, et tu entreras gratuitement. ” J’irai deux fois, et je reviendrai avec des photos que j’aurai faites du bord de la scène, grâce à mes gardes du corps.

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