Le jour se lève. La lune traîne encore un peu dans le ciel, elle ne veut pas retourner dans ses pénates. Elle sourit encore très légèrement, d’un œil goguenard. Vos paupières sont encore toutes ensommeillées et les discours à la radio ont quelque peine à pénétrer votre cerveau. On reconnecte délicatement les neurones, grâce au réseau sans fil bourré de théine. La journée devrait être sympa, vous n’êtes pas énervée dès le réveil. Ce petit regain d’espoir vous redonne de l’énergie et vous partez au boulot d’un pas alerte, l’esprit léger.
Un matin qui s’avère relativement lent finalement. Vos élèves ont les yeux vitreux, leur regard s’est un peu perdu. Ils écoutent, sages, et sont, pour une fois, plutôt efficaces. Mais calmes. Un peu trop calmes. Vous sentez que quelque chose cloche, et pourtant vous ne mettez pas le doigt dessus. Une tentative de motivation à la Full Metal Jacket : « Réveil, bande de feignasses ! » Non, ça en réalité vous ne pouvez pas le dire parce que sinon vous auriez la police en civil de l’Education Nationale qui viendrait vous taper sur les doigts avec une règle en fer pour traumatisme à vie d’une génération entière de gamins. Après, donc, un « Allez, les enfants, on se réveille, s’il vous plait, sinon, on va finir par s’ennuyer et c’est vraiment pas drôle de s’ennuyer en classe, hein ? C’est pas drôle. » La matinée commence à s’accélérer et les enfants se secouent un peu le poil, s’ébrouent subrepticement.

Au cours de la pause méridienne, pendant l’aide personnalisée (oui bon le soutien, appelons un chat, un chat) les individus qui vous servent de disciples ont une légère tendance à l’excitation. La faim doit les tirailler (comme vous d’ailleurs) mais cela ne se traduit pas de la même manière. Votre abattement se révèle plus puissant au fur et à mesure que leur tension augmente. Ils donnent l’impression de fauves en cage.

Retour de cantine, les cris pullulent dans toute la cour de récréation. Des cris qui se font de plus en plus furieux, stridents ; les courses plus rapides prennent la forme d’une chasse entre un guépard et une antilope. Les plus petits jouent les fanfarons mais les vieux briscards de CM2 ne leur laissent aucune chance. Juste avant la sonnerie qui devrait les sauver, plusieurs spécimens sont à terre, blessés, perdus pour le restant de la journée.

De votre côté, la fatigue vous sarcle et vous empêche de réagir promptement et calmement. Les élèves peu à peu se muent en fauves très sauvages pour lesquels chaque objet devient un nouvel outil de torture pour vos oreilles. Ils sont pires que des loutres ayant découvert qu’on pouvait casser une noix sur une pierre. Vos paroles sont lettres mortes. Vos explications ne peuvent même plus sortir de votre bouche sans être interrompues par un flot de sons incompréhensibles.

Dans toute la classe, les chaises se transforment en lianes servant à se balancer. Vous utilisez pourtant leur propre langage visuel pour faire entrer les connaissances dans leurs cerveaux. Un écran. Mais rien n’y fait. Le calme ne s’installe pas. Seule solution pour rompre l’excitation et vous empêcher d’appeler la SPA : une histoire. Le calme revient peu à peu, mais vous devez ajouter à votre récit, des mimiques, du jeu théâtral, un véritable one-woman-show, pour maintenir leur attention. Épuisant en fin de journée.

La sonnerie vous sauve. Les fauves quittent le navire en hurlant et en se bousculant, comme s’ils n’avaient pas vu la lumière depuis des lustres. Le goûter se déroule sous des auspices bien chamboulés. Et l’heure d’étude qui suit n’est qu’un enchaînement de petits cris et “d’égosillements” d’élèves qui ne parviennent pas à calmer leurs ardeurs. Épuisée, vous finissez par menacer, quinze fois d’affilée, parce que maintenant, punir ou sanctionner, c’est mal. En perte totale de crédibilité, vous relâchez finalement le troupeau à 18h. Lessivée, vidée de toute l’énergie vitale qui vous avait tenu compagnie dans la matinée…

Les questions affluent : mais qu’ai-je donc bien fait qui les a poussés à cette transformation ? Pourquoi ne parviennent-ils pas à se maîtriser plus d’une matinée ? Vous pourriez puiser dans toutes les pédagogies alternatives qui vous donneraient des réponses claires et simples, mais c’est en regardant le ciel à travers vos volets que vous comprenez enfin. Vous comprenez pourquoi l’agitation des élèves était inversement proportionnelle à votre épuisement.

Des loups-garous ; oui vos élèves étaient en train de se transformer en loups-garous. Ce soir, c’est la pleine lune. Pratique non ?

NDLR : La rédaction tient à vous rassurer, ça ne se passe presque pas comme ça. Presque pas.

Anne Larrègle

Ce matin quand le réveil a sonné à huit heures, j’ai soudainement bondi comme une furie, prête à prendre ma douche en quatrième vitesse, hurlant à tout vent : « P… je suis à la bourre, mais mince quelle andouille, je vais être en retard. » Réponse de l’amoureux : « Mais pourquoi ? ». Moi : « Ben c’est ma pré-rentrée, je prends à neuf heures, roooh zuute… ». Lui encore, voix ensommeillée : « On est dimanche, c’est moi qui doit me lever, pas toi. » Soulagement, retour dans le lit chaud comme si c’était la dernière merveille du monde, le cocon et la douceur absolue, comme dans les pubs, sourire de satisfaction accroché aux oreilles !
« Chérie, j’ai enfin trouvé pourquoi Einstein n’avait pas tout à fait raison dans sa théorie de la relativité. Ma découverte va changer la face des sciences. Dieu sait que j’en ai passé du temps sur cette recherche ! Mes efforts sont enfin récompensés ! Les étudiants vont m’aduler à présent. » « Oui mon chéri, dors. Tu as juste fait un autre rêve comme durant toute la semaine. N’oublie pas, ce n’est que demain la rentrée et le laboratoire du lycée n’est pas encore réparé. Allez dors. »
Cri dans la nuit, main à la gorge, yeux exorbités, sueurs froides. Une impression fugace d’avoir perdu toute son énergie. « Que se passe-t-il mon amour ? ». « Ils m’ont encore trouvée, vérifie s’il te plaît, je suis sûre qu’ils ont encore atteint leur but. Et leurs yeux, si tu avais vu leurs yeux. Et ce teint livide, morts mais vivants. », « Écoute, il faut quand même que tu parviennes à t’apaiser par rapport à ça. Je te le redis : tu n’as aucune marque dans le cou. Tes élèves ne sont pas des vampires. »
« Et donc, là, l’élève m’a répondu : « Et la vieille, si tu me lâchais un peu. » [blabla]. Je te raconte pas comment le cours de mon collègue s’est déroulé. Un flop complet, toujours à cause de Chaprot. Mais on ne peut pas le virer du collège parce que sinon il n’a plus aucun établissement où aller…[blabla]. Et le principal m’a affirmé que …[blabla]. Parce que d’un autre côté, je crains qu’ils n’aient pas le niveau pour comprendre cette œuvre…[blabla]. Pourtant j’ai passé du temps sur la préparation, mais ils ne s’intéressaient à rien, j’avais l’impression de parler dans le vide, tu sais comme quand [blabla] ». « D’accord ma chérie, mais si tu me laissais le temps d’accrocher mon manteau, de m’asseoir, de t’embrasser, avant de me raconter ta journée au collège, hein ? Si tu décrochais quand tu rentres à la maison ? Non ? »
« Tiens, ça me fait penser à mon élève Chaprot, tu sais celui dont je t’ai parlé. La fois où il a dessiné ce magnifique paysage, tu sais, je t’en avais parlé. Qu’est-ce qu’il était doué, je vais le regretter. ». « Oui, mais là, tu es sur une île de la Méditerranée, pendant les vacances, avec ta famille, tes amis. Alors oui, la mer est belle mais je ne vois pas en quoi elle peut te rappeler un de tes élèves qui avait dessiné ses vacances dans les Alpes. »
Je ne comprends pas. J’ai mal à la gorge, je dors mal, je me sens faible. J’ai le crâne en vrac, j’ai mal au ventre. Je ne respire pas très bien. J’ai des angoisses, je fais des cauchemars. Qu’est-ce qui m’arrive ? Pourtant les vacances étaient bien, je devrais être en forme. « Non, tu ne peux pas être en forme parce que dans une semaine, c’est la rentrée ! ». Argument implacable.
Et après, on dira que les profs ne sont pas sérieux, qu’ils ne prennent pas leur boulot à cœur et qu’ils font toujours ça en dilettante.

Anne Larrègle

Parfois quand on est prof, on ne considère pas assez l’impact que peut avoir sur notre équilibre mental le fait d’enseigner à une trentaine d’élèves. Or, il existe un phénomène scientifiquement peu prouvé mais pourtant avéré par les faits : le transfert de personnalités. Notez le pluriel de « personnalité » puisqu’il faut en effet souligner que le prof ne devient pas seulement un double de lui-même, mais qu’il intègre l’ensemble des particularités de son public. Menant parfois son entourage à s’inquiéter de vivre avec un schizophrène patenté.

Le jour de la rentrée vous vous levez, avec, parfois, la fleur au fusil, et empli d’une bonne volonté touchante. Vous découvrez vos nouveaux élèves tout beaux, tout frais, tout sages. Et vous vous dites que c’est un vrai bonheur. Certes le soir vous rentrez chez vous en disant à votre enfant : « Vas-y, je sais c’est quoi la réponse. », mais cela ne vous inquiète pas plus que ça.

Or, petit à petit, votre entourage écarquille de plus en plus les yeux en vous regardant évoluer au fil des jours. Vous faites tournoyer votre stylo en parlant à votre banquière, vous avez tendance à vous mettre en équilibre sur votre chaise en tentant de surfer sur une vague imaginaire.

Lorsque votre amoureux vous explique un point délicat sur l’organisation de votre vie, vous regardez ostensiblement par la fenêtre pour voir si le monde est plus original dehors. Vous commencez à poser des questions alors même qu’on vient de vous donner la réponse, mais vous recommencez cinq minutes plus tard en jurant vos grands dieux que non, vous n’avez pas entendu ladite réponse.

Quand on vous dit qu’il faut arrêter d’embêter le chat, vous rétorquez à chaque fois que c’est lui qui a commencé et vous vous mettez à pleurer en trépignant et en hurlant que de toutes façons, c’est toujours vous qu’on gronde.

Le français devient, au fil des mois, une gageure qui vous fait tirer la langue à chaque fois que vous devez envoyer un courrier administratif. Et puis aussi pourquoi devriez-vous faire cette tâche ? Ça va, vous avez assez travaillé dans la journée et vous en avez marre de devoir obéir.

Parfois, vous allez tellement vite dans vos occupations, que votre entourage ne sait plus comment nourrir votre soif d’activité, et vous devenez alors intenable.

Certains enjeux de votre vie deviennent aussi complexes qu’une équation à une inconnue ou que l’apprentissage des tables de multiplication et vous avez tendance à regarder les gens qui vous parlent avec des yeux vides, dignes parfois des meilleurs merlans frits. Ce qui fait perdre rapidement patience à ceux qui essaient de vous expliquer que ce n’est pas si compliqué d’éteindre le décodeur de cette façon et non pas de la vôtre qui met en péril ladite machine.

Seul moment de répit dans cette schizophrénie sous-jacente : les vacances. Mais le travail de relaxation-détente-zénitude permettant d’évacuer les trente personnalités cachées au fond de votre être demande un temps certain. Et vous replongez rapidement dans ce maelstrom infernal et pourtant nécessaire.

Nécessaire, parce qu’il prouve que vous êtes attentif à vos élèves, parce qu’il prouve que vous prenez à cœur de suivre chacun de leurs pas et que vous y mettez du cœur.

Mais un conseil seulement. Ce sera salutaire. N’hésitez pas, faites-vous suivre.

Anne Larrègle

Tellement feignasse que je ne réponds qu’en abrégé à la question “T’es prof de quelles matières ? Et dans quel type d’établissement ?” ” J’enseigne la PSE et la GDP en LPP. J’interviens aussi en Bioch pour les BTS ME… J’ai des heures d’AP et je travaille régulièrement avec la prof d’EGLS…”
D’aut’questions ?!!!

On a des profs de toutes sortes dans ce groupe : des profs de paella, des profs de gommettes,  des profs de crayons de couleurs, des profs à la plage…
Mais y aurait il un prof d’auto-école ?

Parce que sinon on a peut être trouvé la seule espèce de prof qui ne soit pas feignasse.

Je l’avais oubliée celle-là, mais elle me tombe dessus alors que je feignasse sur une copie qui me dit : “Le bonheur, c’est le bonheur”. Elle est revenue telle l’enfant prodigue partie trop longtemps tenter l’aventure chez les autres, j’ai nommé : LA CRÈVE DES VACANCES. Eh, oui, en fonctionnaire éthique et responsable, j’attends bien souvent les vacances pour tomber malade.

Alors comme j’ai six mois de vacances dans l’année, je vous dis pas le trou de la Sécu !

Mon secret de feignasse ? L’ampoule basse consommation.
Quand je suis arrivée dans ma zone en PACA en tant que TZR, j’ai emménagé dans une petite maison de village. J’ai une pièce qui me sert de bureau et qui donne sur la rue. Quand je bosse tard le soir, j’ai mes voisins qui me le font remarquer car ils voient la lumière.
Et là, astuce de feignasse ! J’allume même si je suis en train de buller devant la téloche…J’impressionne quoi….
Par contre, je vous conseille les led de chez Casto, y’a tout ce qu’il faut… ça évite de plomber le budget électricité…

Faut quand même que je la raconte celle là ! J’ai entendu, il y a quelques années, un papa qui grondait sa fille lui dire :
“Faut travailler à l’école, sinon, quand tu seras grande, tu ne pourras pas avoir un métier de princesse comme la maîtresse.  Tu devras travailler dur !”
Feignasse ou Princesse Glandouille ?  Qui dit mieux ?

Petit souvenir de feignasse. Feignasse de nuit. Un jour, je rends les copies du brevet blanc de français (genre la copie qui nécessite bien 30 minutes au moins de correction quand tu débutes ; tu multiplies ça par 27 élèves et tu en arrives presque à remercier les élèves qui n’ont pas répondu à toutes les questions ; t’as même presque envie de leur filer un joli point bonus avec des petits cœurs pour t’avoir évité 30 minutes de boulot chez toi, le soir, alors que t’aurais pu glander devant un programme quelconque à la télé). Un élève, l’air perplexe, lève la main et me demande :

“Madame, vous avez corrigé les copies tard le soir, non ?

– Euh oui pourquoi ?

– Parce que vous n’avez pas fini d’écrire mon appréciation !”

Je m’étais carrément arrêtée au milieu d’un mot et d’une phrase… trop feignasse pour finir, bien sûr ! 🙂