J’ai oublié de vous raconter…
J’ai piscine avec mes cm1/2 tous les vendredis matin depuis mi-septembre et ce, jusqu’au 16 décembre. E était terrorisé pour le 1er vendredi de test. Il laissait passer tout le monde devant lui, reculait sans cesse. Il s’est mis à hurler sur le MNS, à crier partout à qui voulait bien l’entendre qu’il ne savait pas nager, qu’il n’entrerait pas dans l’eau (petit bain avec eau aux chevilles), qu’il était nul…
Le MNS l’a également pris de haut, lui a fait le speech sur le respect des adultes, et tout le bla-bla, puis il est venu me voir en me disant, lui, il doit être bien pénible en classe s’il parle toujours comme ça. Je lui assure que non, que c’est un enfant sympa et motivé mais qu’il a crié aussi fort qu’il avait peur !
Bref… Ce jour de test il avait fini par entrer dans l’eau un peu contraint et forcé ET y avait pris un peu goût.
Mais le fait est qu’il a été marqué par les propos du MNS, que le papa est venu me voir pour mettre les choses à plat et que j’ai passé du temps à tout expliquer – le papa m’a donné raison sur certains points et m’a dit qu’il me faisait confiance pour la suite.
J’ai rediscuté aussi avec E, en lui disant qu’il valait bien mieux que ce qu’il avait montré jusque-là ET qu’il y arriverait, que j’étais toujours en maillot désormais ET qu’au moindre problème je viendrais avec lui dans l’eau. Rassuré ET avec une MNS plus douce et patiente, il a fini par mettre les chevilles dans l’eau, mais l’entrée dans l’eau par le toboggan était inenvisageable, mais il voyait que je le regardais souvent que je lui faisais des petits signes d’encouragement et que j’allais faire le point avec la MNS. Son défi ? Entrer dans l’eau par le toboggan en tenant la perche…
ET vendredi, ça y est, il l’a fait ! J’ai juste eu le temps de lever les yeux sur lui au moment pile où il passait ! Il l’a fait ET il a été acclamé par son groupe – j’ai levé les pouces en l’air et je l’ai applaudi aussi de l’autre bout de la piscine. Grand sourire, grande joie et grande satisfaction de ce pas de géant …
“Maîtresse, j’y suis arrivé !”
Prochain défi : entrer dans l’eau par le toboggan SANS tenir la perche !
J’y crois ET je serai encore ET toujours là pour l’aider, le soutenir et entrer dans l’eau s’il me le demande.
Parce que c’est aussi ça, mon boulot de feignasse.

Être professeur des écoles, c’est aussi être en pleine séance de mathématiques, avoir l’EVS qui arrive pour donner des feuilles parlant de harcèlement à l’école à coller dans les cahiers de liaison, et interrompre la leçon, tout arrêter pour parler de harcèlement à l’école.

C’est faire parler les enfants sur ce qu’est le harcèlement, mettre des mots dessus, voir que les petits Chouchous ne sont pas encore passés du côté obscur de la force, ouf, et se dire que peut-être cette discussion fera en sorte qu’ils ne le feront pas. Ou qu’ils sauront quoi faire si d’autres personnes venaient à le faire.

C’est entendre certains élèves parler de problèmes dont ils n’ont pas osé parler et essayer de les régler. C’est voir un élève qui ne parle jamais oser prendre la parole et oser dire qu’il a été victime de harcèlement plus jeune et le voir soulagé d’en avoir parlé.

Être professeur des écoles c’est aussi improviser.

Ce matin d’hiver, il pleut.

L’autoroute est encore plus bouchée que d’habitude, je vais peut-être arriver en retard ! Et je n’aime pas ça, car mes élèves vont être enfermés en salle d’attente, à 15 dans une cellule du rez-de-chaussée. 8h20, j’arrive quand-même à temps, je trouve une place rapidement et je franchis les contrôles aussi vite que possible. Malgré ma bonne volonté, j’arrive en deuxième division trop tard, les surveillants ont commencé la mise en place des promenades. Il y en a pour une demi-heure. Je connais bien le surveillant du rez-de-chaussée, il est sympa, on va peut-être pouvoir s’arranger. Je n’ai même pas besoin de le lui demander, il ouvre la cellule d’attente et la porte du petit couloir qui mène aux 2 salles de classe, après une franche poignée de mains. “Allez,  les gars,  on y va !  “.

Je suis soulagé, pour mes élèves et pour moi, car il m’est déjà arrivé d’être obligé d’attendre la fin des mouvements, debout contre le mur.
Petite discussion sur l’actualité et les résultats sportifs du week-end, et le cours peut commencer. J’aime bien ce groupe, on travaille dans la bonne humeur. Ce sont des condamnés qui ont déjà quelques années de “placard”, comme ils disent, derrière eux. Parmi eux,  Marcel est primaire (première incarcération). Je me rends compte qu’il n’est pas en grande forme. A 10 heures, pause cigarette dans le couloir. David, le codétenu de Marcel reste dans la salle et me dit : “Il pleure tous les soirs, je n’arrive pas à le calmer”.

Marcel n’est pas un délinquant comme les autres, qui ont choisi un mode de vie dont la prison fait partie intégrante. Il travaillait comme laveur de carreaux sur les tours de la Défense. Et pour arrondir ses fins de mois, il assurait  de temps en temps la sécurité pour les spectacles à la halle de la porte de Pantin (le Zénith n’existait pas encore). Une bagarre générale a eu lieu à la fin d’un concert. Pris de panique, il avait fait usage de l’arme qu’il n’aurait pas dû avoir en sa possession, et avait tué un des émeutiers. 12 ans ferme. Nous reprenons, et à la fin du cours, je demande au surveillant l’autorisation du garder Marcel quelques minutes.

Pas de problème. Nous discutons,  et je prends son numéro de téléphone pour appeler sa femme. Il retourne en cellule, un peu rassuré. Moi je vais retrouver mes collègues au mess. Après le repas, j’aperçois le psy, j’en profite pour lui parler de mon élève. Il le convoquera l’après-midi même. Le soir, à la maison, j’appelle madame Marcel. Elle me remercie et me promet d’aller au parloir plus souvent, malgré ses horaires de travail, et de lui écrire tous les jours.

La semaine suivante, Marcel va mieux. A la pause, il vient me voir et me demande : “Tu aimes Johnny Hallyday ? ” Je réponds positivement. “Il passe en ce moment à la porte de Pantin. Appelle ma femme, et vas-y quand tu veux. Elle contactera les copains du service d’ordre, et tu entreras gratuitement. ” J’irai deux fois, et je reviendrai avec des photos que j’aurai faites du bord de la scène, grâce à mes gardes du corps.

Je ne pense pas que la question soit de justifier notre temps de travail ou notre salaire !
Nous avons passé un concours et bien choisi notre métier c’est tout. Nous sommes privilégiés et alors ?

Est-ce-que nous allons compter combien de temps bossent vraiment les gens qui sont à 35 heures ?

Combien de temps passent-ils sur le parking à fumer une clope ? Combien de temps sur l’ordi à jouer à Candy Crush ?

Oui, un ouvrier à la chaîne peut nous envier lui, oh oui ! Son temps de travail est chronométré à la minute …. mais tous les autres ?

Maintenant le combat est celui ci : si on se respectait tout simplement.